De mars à décembre 1973, la même année qu’Europa et Les Enchanteurs, Romain Gary écrit Gros-Câlin, un roman sur la solitude. L’écrivain l’a écrit à la main. Son secrétaire a ensuite tapé le manuscrit à la machine, tandis que Gary le recopiait au propre, de façon manuscrite, à l’encre bleue, dans quatre gros registres noirs de comptable, comme preuve de l’authenticité de sa création. C’est ainsi qu’il procédera ainsi, avec méthode, pour chacun des romans signés Ajar.

Dominique Bona situe ce roman « quelque part entre Vian et Queneau » [Bona, 1987, p. 353], pour les innovations de langage, les jeux de mots, les entorses à la syntaxe, au vocabulaire et à la grammaire. C’est un style neuf, dans le registre familier, mais sans argot.

À l’époque, la critique ne lui accordait plus son attention flatteuse à Gary qui était considéré comme un bon romancier, mais un peu ennuyeux. Il décide alors de tenter de masquer sa plume. On connaît la suite des événements par Gary lui-même qui l’a racontée dans Vie et mort d’Émile Ajar et par Paul Pavlowitch dans L’Homme que l’on croyait. Deux biographes de Gary, Bona et Anissimov, ont complété cette histoire par de nombreux entretiens avec l’entourage de l’écrivain qui était au courant de l’affaire. La supercherie est montée avec l’aide d’un ami de Gary, Pierre Michaut qui devait représenter Émile Ajar, comme un Français né à Oran, médecin poursuivi par la justice française à cause d’un avortement meurtrier et vivant en exil en Amérique du Sud. Le manuscrit de Gros-Câlin est envoyé au Mercure de France où il est soumis au comité de lecture.

Les critiques estimant le style de Gros-Câlin entièrement nouveau, aucun d’entre eux ne s’est rendu compte qu’ils auraient pu trouver nombre de similitudes avec Éducation européenne, Le Grand Vestiaire, La Promesse de l’aube, Adieu Gary Cooper, et plus encore avec Tulipe ou Les Têtes de Stéphanie, publié quelques mois plus tôt. Gary avait, en effet, pris soin de parsemer Gros-Câlin de métaphores et de personnages tirés de ses œuvres antérieures. Il fait de même dans La Vie devant soi et l’Angoisse du roi Salomon et en établit même la liste, conservée dans les archives d’un de ses amis [Cf. : Anissimov, 2004, p. 525–526].

Raymond Queneau, membre de l’Académie Goncourt et directeur de l’Encyclopédie de la Pléiade, fait partie du comité de lecture et remarque que l’œuvre est trop bien écrite et que le ton du livre est celui d’un écrivain déjà connu. Lorsque le livre parait, à l’automne 1974, les critiques l’accueillent avec chaleur. Le Monde du 27 septembre 1974 consacre un article à ce roman qui est intitulé « La fameuse découverte » [Piatier, 1974, p. 13–14]. L’Express, anti-Garyste définitif, intitule « Python mon amour » son premier article de louange [Galey, 1974, p. 36].

On cherche à deviner qui se cache sous Émile Ajar. Le Nouvel Observateur désigne Louis Aragon et Raymond Queneau comme auteurs probables de Gros-Câlin. Romain Gary n’est pas mentionné. Puis Émile Ajar passe pour un produit d’un collectif [Piatier, 1976, p. 17]. On finit par soupçonner Michel Cournot, directeur littéraire au Mercure de France et journaliste au Nouvel Observateur, qui a publié à la fin des années quarante à la NRF un roman rare à trouver intitulé Martinique [Lecarme-Tabone, 2005, p. 16]. Une seule personne à l’époque va approcher de très près vérité, l’écrivain Christine Arnothy, hongroise d’origine. Elle écrit dans Le Parisien libéré du 29 octobre 1974 : « Ajar, cet Oranais à l’humour tchèque et à l’angoisse russe, décrit Paris par petites touches, comme on ne l’a jamais fait ». Elle poursuit plus tard dans Paris-Poche du 19 novembre de la même année : « Ajar, c’est le Gogol de la Rive gauche, le Pouchkine des ténèbres de Paris… » [Cit: Bona, 1987, p. 361].

Émile Ajar apparaît en tête de la course aux prix littéraires de 1974. Pour ne pas dévoiler sa véritable identité, Gary écrit une lettre de désistement qu’il signe Ajar et l’envoie aux membres du jury Renaudot. Chez Gallimard, la seule personne à connaître la vérité est Robert Gallimard, cousin de Claude. Dans le secret, il y a également Martine Carré qui a tapé le manuscrit de Gros-Câlin et Jean Seberg, l’ex-femme de l’écrivain.

Tandis que l’on découvre Émile Ajar, Romain Gary publie son vingt-deuxième livre dont le titre est Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, roman sur l’impuissance et la peur de vieillir, décrivant la névrose et les obsessions d’un homme amoureux d’une Brésilienne de trente-quatre ans sa cadette. Tandis que tous identifient Gary à ce héros, il écrit un chef-d’œuvre, l’histoire d’un petit garçon qui a «la vie devant soi».

Dès l’automne 1975, Romain Gary décide de donner une voix à sa créature et propose à son petit-cousin Paul Pavlowitch d’incarner Émile Ajar. Paul Pavlowitch a 33 ans et représente très bien le personnage – il a les mêmes traits de «métèque» que Gary. Il aime son oncle et a lu tous ses livres. C’est un lecteur passionné, il connaît très bien la littérature et il écrit un peu. Romain Gary vient d’achever La tendresse des pierres, deuxième roman signé Ajar. Michel Cournot veut avoir quelques précisions concernant le roman et Romain Gary, pour introduire sur la scène son petit-cousin, donne à Michel Cournot et Simone Gallimard un rendez-vous à Genève. Ajar ne se présente pas et quinze jours plus tard une nouvelle rencontre est organisée. « Je n’ai pas hésité une seconde que c’était lui », racontera plus tard Michel Cournot [Bona, 1987, p. 274]. En même temps, Romain Gary fait appel à ses avocats pour enregistrer les faits et gestes d’Émile Ajar.

La femme de Paul Pavlowitch remarque que La tendresse des pierres était déjà le titre d’un roman de Gary qu’écrivait Jess Donahue, jeune héroïne d’Adieu Gary Cooper. Or le livre a déjà été annoncé et tiré à 18.000 exemplaires. Ce fut le moment crucial car le «coup» Ajar pouvait être découvert, mais le titre a été changé in extremis pour La Vie devant soi.

Le livre devient un fort prétendant au prix Goncourt de l’année 1975. Pour accréditer encore davantage la réalité d’Ajar, le Mercure de France décide de l’interviewer et le 30 septembre dans Le Monde paraît un long entretien de l’écrivain avec Yvonne Baby, dirigeante du service culturel du Monde : Paul Pavlowitch y évoque ses racines slaves, parle de Wilna. Il interprète un personnage différent de ce que Romain Gary lui avait fabriqué. En outre, au lieu de reprendre les éléments de la biographie d’Ajar que Gary avait inventée, Paul Pavlowitch y substitue nombre de faits de sa propre vie. Plus tard, il envoie sa photo à son éditeur.

Pour le livre, les critiques sont très flatteuses. Un journaliste du Point, Jacques Bouzerand, se lance sur la piste d’Ajar. Il relit l’interview avec Yvonne Baby et relève qu’Ajar aurait fait des études de médecine à Toulouse. Rendu sur place, il montre la photo d’Ajar et on reconnaît Paul Pavlowitch. Découvert, Paul Pavlowitch donne deux interviews à Jacques Bouzerand.

En même temps, Pierre Billard, éditorialiste au Point, ajoute aux noms probables d’écrivains susceptibles d’être Ajar (Queneau, Aragon et Cournot), le nom de Gary [Bouzerand, 1975a, p. 177]. Parus les 10 et 17 novembre, la semaine même du prix Goncourt, les deux articles du Point éclaircissent la situation – Ajar existe [Bouzerand, 1975b, p. 61; 1975c, pp. 174–176]. Le 17 novembre, le prix Goncourt est attribué à La Vie devant soi. Romain Gary, qui a déjà été couronné de ce même prix en 1956 pour Les Racines du ciel, fait écrire à Paul Pavlowitch une lettre de refus. Mais Hervé Bazin, président de l’Académie, répond que « l’Académie vote pour un livre, non pour un candidat. Le prix Goncourt ne peut ni s’accepter ni se refuser, pas plus que la naissance ou la mort. M. Ajar reste couronné » [Le Monde, 1975 a, p. 1]. Romain Gary est donc le seul écrivain dans l’histoire du prix à avoir été couronné deux fois. Le 5 décembre, Le Monde publie un article flatteur où Émile Ajar se compare au Queneau de Zazie et au Salinger de l’Attrape-Cœur [Poirot-Delpech, 1975, p. 21].

Pour prouver qu’il n’est pas Ajar, Romain Gary donne à Yvonne Baby un texte signé de sa main ou il dément les rumeurs. Cette déclaration sera publiée dans Le Monde le 18 novembre : « J’affirme que je ne suis pas Émile Ajar et que je n’ai collaboré en aucune façon aux ouvrages de cet auteur » [Le Monde, 1975b, p. 18]. Désormais, aux yeux de la presse, Romain Gary se double d’un neveu plus génial que lui-même. Par ailleurs, Paul Pavlowitch souligne que Gary est depuis longtemps un auteur « évalué, jugé et classé » [Pavlowitch, 1981, p. 55].

Le troisième livre signé Ajar est Pseudo, une histoire de dédoublement de la personnalité où l’écrivain explique pourquoi il a inventé Ajar [Ajar, 1976]. Pierre Bayard dira même que « Gary est parvenu à s’approcher très près d’une véritable écriture de psychose » [Bayard, 1990, p. 111].

Le livre est encore une fois très bien reçu par les critiques, Le Point lui consacre un article flatteur : « On peut choisir de le lire comme un simple auteur : son talent, ses perpétuelles inventions… suffiraient alors à nous retenir » [Nourissier, 1976, p. 168].

Chose remarquable, Romain Gary écrit en même temps Clair de femme, dès le mois de décembre 1976. Le matin il écrit Pseudo, l’après-midi Clair de femme, un roman d’amour.

Clair de femme, sorti au mois de mars 1977, a donné lieu à des commentaires contrastés. Annie Coppermann dans Les Echos en a fait éloge : « Ce pourrait être un mélodrame. C’est un très beau livre. Au lyrisme à la fois sincère et naïf, mais suffisamment passionné pour emporter l’adhésion. Truffé de formules déchirantes. Et jalonné, comme toujours chez Romain Gary, de silhouettes insolites, sorties de l’imagination d’un maître illusionniste pour ne plus se laisser oublier » [Coppermann, 1977]. L’article de Jacqueline Piatier du Monde était moins élogieux : « Naturellement, le couple, pour se maintenir, doit éliminer les partenaires hors d’usage. Les incurables ont la dignité de se suicider ou, s’ils en sont incapables, on les renvoie chez leur mère. Après quoi la voie est libre pour une nouvelle association charnelle et fraternelle tout ensemble… Cette sinistre union se déroule sur fond de fête : une somptueuse réception chez les Juifs russes, une boîte de nuit, où un dresseur de chiens exhibe un chimpanzé noir dansant et un caniche rose. Dérisoire image du couple humain qui prend ses ébats dans le voisinage même de la mort » [Piatier, 1977].

À la fin de l’été 1977, Gary achève la traduction française de The Gasp, roman humaniste, qui attendait depuis cinq ans sa parution en France. Le livre parait au mois de janvier 1978. Gary y dénonce la course aux armements et la science au service du gouvernement. Ce roman n’est pas un succès en France.

L’année 1979 est marquée par la mort de Jean Seberg. Elle se serait suicidée le 29 août, après avoir vu Clair de femme, le film que Costa-Gavras vient d’adapter du roman de Romain Gary. L’écrivain trouve refuge dans sa création littéraire.

Au début de 1980, il se voit proposé un fauteuil à l’Académie française après la mort de Joseph Kessel. Il ne posera pas sa candidature, et c'est Michel Droit, auteur entre autres d’Un Français libre, qui sera finalement élu le 7 mars 1980.

Cette année-là, Gary refuse aussi le prix Paul-Morand, que l’Académie française décerne pour la première fois et selon la volonté de son fondateur à un écrivain français, auteur d’ouvrages se recommandant par leurs qualités de pensée et de style et par leur esprit d’indépendance et de liberté.

À l’automne 1979, a paru le dernier roman d’Émile Ajar, L’Angoisse du roi Salomon, que Gary a écrit l’année précédente. Car, après la mort de Jean Seberg, il n’écrira plus rien. Tout en écrivant L’Angoisse du roi Salomon, Gary révisait les dialogues de La Bonne Moitié, la pièce qu’il avait tirée du Grand Vestiaire. Ce roman est encore une fois un roman d’amour. Le Point consacre au roman un article où Anne Pons évoque les premiers pas d’Ajar et rappelle aux lecteurs qu’en 1975, après la parution de La Vie devant soi, on cherchait celui qui se cachait sous Ajar et cite Romain Gary, Raymond Queneau, Jacques Lanzmann, Michel Cournot, voire un ordinateur [Pons, 1979, p. 82]. Les critiques crient au chef-d’œuvre. Même Jacqueline Piatier, qui avait éreinté Clair de femme, intitule son article : « Une bouffonnerie métaphysique d’Ajar » : « C’est encore plus réussi que La Vie devant soi, parce que, cette fois-ci, aucune équivoque n’est possible… On va aimer Ajar pour ce qu’il est vraiment : un comique exceptionnel, un conteur fabuleux jamais à court d’invention, verbale ou autre, un virtuose de l’humour qui vise au plus profond » [Piatier, 1979].

Au mois de juin 1979, la nouvelle version des Couleurs du jour, intitulée Les Clowns lyriques, parait chez Gallimard. Gary a apporté au récit des modifications mineures. Il a voulu que ce livre fût réédité parce que le roman lui était cher et il souffrait de l’échec de sa première publication en 1952. Les critiques furent mitigées et la qualification de Gary comme « brillant auteur » par Françoise de Cambrousse de France-Soir est plutôt une exception [De Cambrousse, 1979].

Au début de l’année 1980, paraissent également Les Cerfs-Volants, une histoire d’amour, la dernière œuvre de Gary.

Paul Pavlowitch, prétendu auteur de quatre œuvres, devient conseiller littéraire au Mercure de France. Gary perd de plus en plus le contrôle de sa « créature », il a peur également du contrôle fiscal qui s’annonce.

Romain Gary se suicide, le 2 décembre 1980.

Les biographes de Gary ne donnent pas une seule raison à son suicide. Cela pourrait être la peur de vieillir, l’impossibilité de reprendre le contrôle de la situation, la mort de sa femme. L’écrivain a laissé une lettre qui sera rendue publique où il donne une raison implicite à son suicide : « …Alors, pourquoi ? Peut-être faut-il chercher la réponse dans le titre de mon ouvrage autobiographique La Nuit sera calme et dans les derniers mots de mon dernier roman : «car on ne saurait mieux dire». Je me suis enfin exprimé entièrement » [Bona, 1987, p. 440].

Le 3 juillet 1981, Paul Pavlowitch, brisant sa promesse de garder le secret et de laisser à Alexandre-Diego Gary, fils de Romain Gary, et à Gallimard la révélation de l’identité d’Ajar, déclare à Apostrophes qu’Émile Ajar ce n’était pas lui, mais bien Romain Gary. Il publie un livre, qui raconte toute l’histoire, L’Homme que l’on croyait. Le Monde publie un article où est écrit que « le soupçon demeure que les révélations de ce dernier – L’Homme que l’on croyait – soient encore l’œuvre, masquée, de Romain Gary » [Le Monde, 1981, p. 32]. Quelques jours plus tard seulement, sort en librairie un texte de quarante-deux pages, Vie et mort d’Émile Ajar, que Gary a écrit le 21 mars 1979 et qui est illustré de quelques pages manuscrites de ses romans : la page 1 de Gros-Calin ; la page 248 de La Vie devant soi ; la page 1 de L’Angoisse du roi Salomon. Dans toutes ces reproductions, on peut reconnaître son écriture [Gary, 1981, pp. 7–14]. Le 9 juillet, Les Nouvelles Littéraires publient un long article intitulé « La Mystification » où l’histoire de la supercherie est retracée [Les Nouvelles Littéraires, 1981, p. 23–28].

Le 10 juillet, Bertrand Poirot-Delpech, journaliste au Monde, écrit un article où il compare l’œuvre de Gary à celle d’Ajar, en y trouvant des similitudes. Il écrit notamment que « dans nos esprits, les images des deux auteurs ne parviennent pas, pas encore, à se confondre » et que Romain Gary « devrait peu à peu prendre place quelque part entre Malraux et Nabokov, parmi les écrivains de ce siècle qui ont cumulé à un point rare les errances de la vie et de l’imaginaire, l’intelligence, le cœur, le sens des valeurs nécessaires au salut humain, et du vide qui les menace », rendant hommage au talent de l’écrivain [Poirot-Delpech, 1981, ń. 15–17].

Il est à noter que l’exemplaire de Gros-Câlin destiné à André Malraux, est signé «Roman pas mort» [Todorov, 2000, p. 245]. « Roman » comme Roman Kacew et comme le genre littéraire…. C’est ainsi que Gary, toujours prêt à faire de l’épate, a laissé des indices de sa supercherie tout au début de l’affaire Ajar.

Michel Tournier, dans son livre Le Vol du vampire (1981), fait une analyse comparée stylistique de Gary et d’Ajar et décide que ce sont deux écrivains différents. L’ouvrage a paru en même temps que celui de Paul Pavlowitch. Tournier a fait un retirage de son livre et, sans changer le contenu, a juste ajouté qu’il n’avait jamais cru à une supercherie pareille et que les styles des deux auteurs différaient nettement [Tournier, 1981, p. 331, 339].

<<Recherche de la « paternité » des œuvres d’Émile Ajar

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